Le Petit Garçon

2007, 2 Novembre

 

Le petit garçon s’était assis, comme à son habitude, sur la grande chaise en bois. Placée près de la fenêtre de sa chambre, elle était on ne peut mieux placée pour qu’un si petit enfant puisse observer le monde extérieur.

Comme d’habitude, ce petit garçon examinait les gens. Les choses. Le monde.

Tout est si grand, songeait-il intérieurement. Il y a tant de choses à voir. Où vais-je trouver le temps pour tout apprendre ? J’aurai sûrement besoin de temps. Alors, je vais m’y mettre immédiatement.

Le petit garçon avait donc décidé de contempler sa rue le plus souvent possible.

Au début, il avait ressenti une pointe de déception. Tout semblait si morne, si triste… Deux petits arbres se dressaient mollement devant l’allée du voisin d’en face. Frêles et fragiles, ils semblaient être dominés par le vent. Ils se balançaient de droite à gauche, attendant qu’une pluie bienfaisante surgisse pour les abreuver, ou que le soleil ne daigne apparaître pour leur restituer un peu de leur fraîcheur ancienne.

Stupides arbres ! se disait l’enfant. Ils sont malheureux et dominés par la pluie et le soleil. Ils ne font qu’attendre. Je ne veux pas être comme eux. Ils pourraient lutter contre le vent, ils pourraient faire pousser leurs feuilles, ils pourraient être beaux, ils en sont capables. Pourquoi ne veulent-ils pas être surprenants ? Qu’est ce qui les empêche d’être heureux ?

Le petit enfant avait beau les observer et les détailler encore et encore, il ne parvenait pas à les rendre meilleurs. Ces arbres semblaient murés dans leur silence, dans leur malheur. L’enfant descendit même caresser leurs feuilles, changer leur terre, effleurer leur tronc, mais rien n’y fit.

Il laissa donc les arbres à leur triste sort et se focalisa sur autre chose.

Le petit enfant avait remarqué qu’un vieil homme traversait la rue chaque jour, accompagné d’un chien si lent et si âgé qu’on l’aurait cru aussi ancien que son maître.

Nouvelle incompréhension lorsqu’il croisa le regard morne et dépité du vieillard. Les yeux vides ressortaient entre les rides, dénués de toute expression. Choqué par cette absence de vie et de joie dans ce couple étrange, le petit enfant décida de les examiner plus attentivement. Il remarqua leur démarche lente, monocorde, leurs gestes lents. Le désarroi qui émanait du maître et de son chien lui était à présent bien perceptible.

Ils ne veulent plus vivre, se disait l’enfant. Ils ne sont jamais joyeux, ils ne sourient pas. Ils s’ennuient. Qu’ils sont débiles ! La vie est tellement enrichissante. J’en apprends tellement, chaque jour. Pourquoi ne veulent-ils pas être curieux ? Pourquoi ne parlent-ils pas, ne sourient-ils pas ? Ils pourraient être si bien ainsi !

Dépité par l’attitude négative des deux compagnons, le petit enfant chercha un autre sujet à examiner.

Une femme. Un homme. Jeunes. Un couple ! On lui en avait tant parlé… Enfin, il en voyait un ! Et enfin, ces deux-là pouffaient, riaient, parlaient !

Le petit enfant eut un petit sourire à son tour. Ils étaient beaux. Mignons. Ils semblaient heureux…

Il plissa les yeux pour mieux les voir. Cette chose qu’on appelait « amour » transformait-elle vraiment les gens de la sorte ? Même les deux arbres morts semblèrent frémir à leur passage.

Perplexe, le petit enfant attendit qu’ils passent en sens inverse pour les détailler au maximum.

Quand ils revinrent, le jeune homme tenta de prendre sa compagne par la taille, mais elle se déroba doucement. Le petit garçon vit nettement la déception et l’amertume se peindre sur le visage de l’homme, pendant un centième de seconde à peine. Sa compagne n’avait rien remarqué et continuait de parler librement, sourire aux lèvres. Mais le petit garçon captait nettement les inquiétudes de son compagnon, il captait le « Pourquoi ? ».

Quelle torture ! songea t-il, stupéfait. L’amour est si sournois ! Autant il permet aux gens d’être heureux, autant l’attachement qu’il provoque est douloureux ! Ces deux-là vivent constamment dans la peur de perdre l’autre ! Quelle stupidité ! Pourquoi ne se font-ils pas confiance ? Ils seraient tellement bien alors !

Déçu par les résultats peu convaincants que lui avait livré son observation, le petit garçon se focalisa sur la route.

Ah, la route ! Si plate, si constante ! Au moins, elle n’avait jamais mal. Elle ne ressentait ni bonheur, ni malheur. Ni peine, ni joie. Aucune soumission comme celle qui hante les arbustes, aucune monotonie pareille à celle le vieux monsieur et son chien, aucune suspicion semblable à celle qui planait entre les deux amoureux ! Vraiment, cette route semblait si… Intéressante à observer.

Le petit garçon bâilla. Une dizaine de minutes passèrent, en silence. Il détourna son regard.

Cette route semble peut-être parfaite mais elle ne vit pas, songea t-il. Je préférais les arbres, le vieux monsieur, le chien et le couple. Ce qui n’a pas de défauts, c’est sans intérêt.

C’est alors qu’il perçut la beauté de l’arbuste du voisin, qui luttait pour survivre. Il perçut la sagesse et l’expérience du vieux monsieur, à travers sa lassitude. Il perçut la tendresse immense qui flottait dans l’âme des amoureux, malgré leur inquiétude constante.

Le petit garçon se mit à rire tout seul. Finalement, sa rue était magnifique ! Comment avait-il fait pour ne pas s’en rendre compte plus tôt ?

Peut-être que je n’ai pas cherché à voir le bon côté, murmura t-il. A partir de maintenant, je sais que je dois me concentrer sur le bon côté. Si tout le monde faisait de même, je suis sûr que notre mauvais côté s’effacerait de lui-même.

 

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Dernière mise à jour de cette page le 13/06/2008

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