La Lueur des Peurs

2007, Janvier

 

La Lueur des Peurs

 

Les fantômes, les revenants, les monstres, de simples contes destinés à effrayer les enfants ? Je ne crois pas. Du moins, je suis à présent persuadé du contraire, depuis ce jour qui hantera ma mémoire à jamais…

 

C’était un petit matin que je pourrais qualifier de normal. Il faisait plutôt doux, le soleil brillait agréablement sans toutefois nous brûler la peau. Une légère brise, caractéristique du printemps, me rendait plus joyeux que d’habitude.

J’ai toujours aimé cette saison. D’accord, les bourgeons apparaissent et les oiseaux recommencent à chanter. Mais je trouve surtout que le printemps exerce une aura bénéfique sur tous les habitants de mon petit village. C’est aussi la fin de l’année scolaire, les profs deviennent plus aimables, sans oublier le retour des minijupes et la réouverture du glacier.

Le glacier, c’est notre point de rencontre, à moi et à mes deux amis. Et ce jour là, je me dirigeais vers cet édifice, comme chaque matin d’école. Pour ne pas changer, Kate et Nick m’y attendaient, conversant déjà joyeusement. Ils me saluèrent de la main et je m’empressai de les rejoindre.

-Will ! C’est la forme ?

Nick était toujours de bonne humeur, bavard de surcroît. Tout le contraire de moi. Beaucoup d’étudiants s’étaient étonnés de nous voir traîner ensemble lorsqu’il était arrivé dans le village. Nick était aussi le plus petit de nous trois. Je prenais plaisir à le taquiner sur ce sujet, et Kate s’y mettait de bon cœur.

Kate, plus grande que Nick mais plus petite que moi, m’avait plu dès le premier instant. Elle n’était pas comme les autres filles, qui passaient leur temps à courir après les garçons et à se recoiffer sans cesse. Non, elle avait l’air différente : son regard avait un effet dévastateur sur la plupart des gens, car il était farouche, sec et déterminé. En ce qui me concerne, ses yeux vifs me faisaient frissonner, et il m’arrivait parfois de contempler ses boucles brunes et rebelles qui lui tombaient sur le front. Elle était plus têtue que n’importe qui, mais pas dépourvue d’humour.

-Bon, on y va ?

J’acquiesçai et nous nous mîmes en marche jusqu’à notre école.

 

***

 

Kate avançait d’un pas rapide, tout en répondant d’un ton cinglant aux plaisanteries de ses amis. Ceux-ci se moquaient de ses résultats de math de la veille.

C’est alors qu’elle vit la lueur bleue.

Pas très distinctement, mais elle l’aperçut néanmoins. La flamme bleue. Elle se faufilait entre les voitures, se glissait sous les passants, bondissait de trottoir en trottoir.

Kate se retourna soudainement.

-Vous l’avez vu ?

Will et Nick s’interrogèrent du regard.

-Vous avez vu le… Le feu follet ?

-Euh… Non.

-Il est parti par-là, affirma t-elle en se précipitant à sa poursuite.

Will la retint par l’épaule.

-Que fais-tu ? L’école est de l’autre côté.

-On peut passer par la Grand Route, répliqua Kate.

Les deux garçons tentèrent de la dissuader mais elle était déjà partie, poursuivant un esprit irréel.

***

Je n’ai jamais aimé cet endroit. J’y ai jeté un coup d’œil, une fois. Tout est obscur. Tout est confus. A vrai dire, je n’avais aucune envie de suivre Kate, mais sa main me retenait fermement, et je dois avouer que ce contact me réconfortait quelque peu.

La Rue Innommée était longue. Elle débouchait juste en face de l’école, et ç’aurait été un parfait raccourci si elle n’avait pas été… hantée.

Personne n’y habitait. Personne ne passait par-là. Les maisons étaient bâties de travers, comme si les maçons avaient voulu déguerpir au plus vite. Les bâtiments étaient sales, poussiéreux. Vraiment pas mon genre, en somme.

Kate ne s’en souciait pas : elle avançait.

Je finis par repérer son esprit : il s’était arrêté. S’il avait eu des yeux, j’aurais juré qu’il me fixait du regard. Il s’agissait d’une espèce de flammèche bleue qui se déplaçait dans les airs, par lévitation. Je ne lui découvris aucun visage, rien que ces étranges reflets bleuâtres. Kate s’approcha. Je voulus l’en dissuader mais elle échappa à ma prise. Je la suivis donc, sous le regard soupçonneux de Nick.

Mon amie tendit la main pour toucher le feu follet. Je m’aperçu que sa main tremblait légèrement.

Soudain, l’esprit se mit à gonfler. Il enfla, et en quelques secondes, sa lueur bleue avait englouti mon amie. Kate ne criait pas, mais ses traits restaient figés dans une expression de terreur.

Je reculai de quelques pas. Nick, immobile, se rendit à peine compte que la chose déferlait sur lui.

L’esprit allait m’atteindre à mon tour. Je n’y fis même pas attention. Mes yeux restaient fixés sur Kate, qui semblait lutter dans un autre monde. Saisi par une brusque torpeur, je sombrai dans un sommeil sans fin.

 

***

 

Kate frissonna.

Où était-elle ? Sous ses pieds, elle put deviner le sol boueux. Ses mains frôlèrent ce qui lui semblait être un immense buisson. Elle se massa les tempes afin de chasser une migraine naissante et tenta de raisonner froidement.

Will et Nick n’étaient plus là. Il fallait qu’elle les retrouve.

D’un pas chancelant, elle entreprit de chercher des points de repère. A force de marcher, elle arriva à un carrefour.

Soudain, son cerveau se manifesta. Quelque chose, dans cet endroit, n’était pas rationnel. Les chemins ! Ils étaient délimités par des haies immenses, de plusieurs mètres de haut, impeccablement taillées. Cet endroit fit trembler la jeune fille. Elle songea au labyrinthe du Minotaure et au mythe de l’île de Minos. Elle avait la désagréable sensation de se trouver au beau milieu d’un dédale semblable.

-Tu as peur de prendre ton temps.

Kate fit volte-face. Son cœur battait la chamade. Etait-ce son imagination qui avait inventé ces inquiétantes paroles, ou s’agissait-il du vent qui lui jouait des tours ?

-Tentons de raisonner posément. Qu’aurait fait Will à ma place ?

Elle s’arrêta net et observa les lieux.

Mais bien sûr ! Le souvenir des attractions qui se présentaient dans son village sous la forme de petits labyrinthes lui revint en mémoire. Elle se souvint des pères qui guidaient leurs enfants en mettant…

Evidemment ! Il suffisait de suivre le mur avec la main, et elle trouverait rapidement la sortie !

Souriante, elle reprit son chemin, avec une totale confiance en elle.

 

***

 

Mes doigts tressautèrent. J’ouvris un œil, pour le refermer aussitôt sous la chaude lumière du soleil. Sous mes mains, je perçus un contact froid et douillet. De l’herbe.

Je me relevai péniblement et parcourus les alentours du regard. Des prairies, à perte de vue. Je me retournai lentement et l’étonnement me saisit.

-Kate !

Je courus vers mon amie, sans réaliser l’erreur que je commettais. Je me trouvais dans un autre monde, tout était possible. Au moment où je pris conscience de l’ampleur de ma gaffe, il était trop tard. Le sol se déroba sous mes pieds.

Je parvins à m’accrocher à une saillie. J’étais suspendu à une falaise. Comme dans les films ! Sauf que là, c’était bel et bien réel, et personne ne viendrait me sauver. Mais comment était-ce possible ? L’herbe s’était changée en pierre !

Je n’allais pas tarder à lâcher prise. Mes doigts humides commençaient à glisser sur la roche froide.

Un bras jaillit devant mes yeux. A son extrémité, une main tendue m’invitait à sortir de ce piège. Kate !

Pendant un instant, je faillis lui faire confiance, mais au fond de moi, un sentiment de malaise retint mon geste. Mon amie, au-dessus de moi, eut un petit sourire narquois. Je vis une lueur diabolique traverser son regard.

-Tu as peur de faire confiance, souffla t-elle d’une voix qui ne lui appartenait pas.

Je voulais quitter ce cauchemar, me réveiller. Mais je savais que cela m’était impossible. Mes doigts glissèrent encore de quelques centimètres. Je n’allais plus tenir longtemps.

Je savais que la fille qui me regardait de haut n’était pas mon amie. Mais je n’avais pas le choix, ma vie était en jeu.

Je me raccrochai au bras tendu vers moi.

 

***

 

Nick se dressa sur ses jambes tant bien que mal. La pièce tanguait autour de lui. En gémissant, il se prit la tête entre les mains et tenta de se contrôler.

-Tu as peur de la mort, Nick.

Le jeune garçon fronça les sourcils et se retourna.

Ce qu’il vit lui coupa le souffle.

La Mort. Vêtue de chiffons et armée d’une faux, elle lui faisait face. La copie conforme de l’être maléfique dessiné dans tant de livres.

Nick, envahi par une peur sans pareille, prit les jambes à son cou. Il courut jusqu’à une porte qu’il ouvrit brutalement, et, le cœur battant, pénétra dans la pièce. Il s’arrêta : le mur, le plafond, le sol, tout était semblable à la chambre précédente.

La Mort le suivait toujours. Nick s’appuya de tout son poids contre une seconde porte qui s’ouvrit à son tour.

Le frottement infernal que produisaient les êtres de l’au-delà qui le poursuivaient avait changé. Nick lança un coup d’œil en arrière et poussa un cri d’horreur. Il avait vu deux Morts.

Affolé, il se remit à courir, tentant d’échapper à ses sombres poursuivants. Chaque fois qu’il actionnait une clinche, une seconde salle s’offrait à lui, identique à celles d’avant.

Il oublia de compter le nombre de portes qu’il franchit, jusqu’à ce qu’enfin, épuisé, dégoulinant de sueur, il s’effondra sur le sol de marbre.

Les Morts entrèrent. Des dizaines affluaient, toutes pareilles. Leur regard vide se posa sur Nick. Celui-ci frissonna de tous ses membres mais ne recula pas.

Il venait de comprendre. A chaque pièce qu’il traversait, une nouvelle Mort entrait en jeu. Le bâtiment était irréel : il s’agissait seulement d’un royaume inventé par… sa propre peur. Mais comment la lumière bleuâtre l’avait-elle matérialisé ? Il laissa de côté cette question et banda son esprit.

Il fallait lutter contre sa propre terreur.

Les Morts se regroupèrent autour de lui. Il contraignit son corps à rester immobile. Tous les spectres levèrent leur faux dans un mouvement commun.

Nick ferma les yeux.

 

***

 

Elliana Bielt n’avait pas l’habitude d’attendre ses élèves. Quand elle commençait son cours, rien ne pouvait la perturber.

Pourtant, pour la première fois en vingt ans de carrière, elle fit une entorse à son règlement. Lorsque Will, Kate et Nick poussèrent la porte, sa curiosité l’emporta.

-Où étiez-vous ?

Les trois étudiants se regardèrent d’un air contrit. Elliana remarqua que Will était couvert de terre. Kate avait les pieds maculés de boue et tachait toute la classe. Nick, quant à lui, paraissait couvert d’une épaisse couche de poussière. Cette crasse ne semblait pas les déranger.

Mais lorsque les trois adolescents la fixèrent du regard, Elliana se sentit horriblement mal à l’aise. Balbutiant quelques remontrances, elle leur ordonna de prendre place, sous les exclamations ébahies des autres élèves.

Nick et Kate échangèrent un regard complice. Will sourit à son tour. Lorsque son regard se posa sur la fenêtre, il crut voir passer une flammèche bleue à l’horizon.

Il se frotta les yeux et sortit son cours, l’esprit serein. Il avait accepté ses peurs. A présent, il ferait tout son possible pour les dominer.

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Dernière mise à jour de cette page le 13/06/2008

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