L'homme et le champ

2007, 26 Septembre

 

Un jour, en me promenant dans les alentours de mon village, j’ai fait la rencontre d’un homme qui, a jamais, a marqué ma vie.

Vous vous attendez sûrement à ce que je décrive cet individu, et je vais donc m’atteler à cette tâche ardue. A vrai dire, absorbé comme je l’étais par ses paroles envoûtantes et sa voix angélique, je n’ai plus de souvenir très précis de sa physionomie. Il était, me semble t-il, de petite taille, assez âgé, mais il ne portait pas la barbe. Ses vêtements, simples, usés et riches en couleurs, contrastaient avec l’inquiétante nouvelle mode du noir et blanc. Je me souviens que ses traits n’avaient rien de particulier : des yeux d’un brun marron ordinaire, peu révélateurs, des lèvres ni trop charnues ni trop fines et un nez droit et de taille normale.

Je ne sais plus trop comment la conversation s’est engagée : je crois qu’il m’a bousculé, puis qu’il s’est excusé en riant. Quoiqu’il en soit, je lui ai demandé ce qu’un homme comme lui pouvait bien faire ici, à une heure aussi matinale, en contemplation devant un champ, champ semblable à des centaines d’autres.

- Je parlais avec ce champ, me répondit-il d’un ton enjoué.

J’éclatais de rire, et ajoutai un « non, sérieusement » après un instant, pour obtenir une réponse sincère à ma question.

- J’avoue qu’un champ n’a pas grand-chose à dire, murmura mon compagnon. Il se contente d’être labouré d’année en année. Par contre, il sait tout sur les animaux qui l’habitent, sur les plantes qui y poussent. Ce champ-ci s’est révélé être un très bon ami pour cette matinée.

Je me demandai un instant si ce vieillard n’était pas complètement fou. D’ailleurs, je m’apprêtai à prendre congé, et s’il n’avait pas prononcé les paroles suivantes, j’aurai raté une belle occasion de changer ma vie.

-Je sais que vous ne me croyez pas. Personne ne m’a jamais cru. Parler à un champ, c’est tellement irréel, n’est-ce pas ? Pour vous, ça l’est. Pour moi, ça ne l’est pas. Et c’est pourquoi je parviens à nouer un dialogue avec lui.

La science n’expliquera jamais un tel phénomène. Des millions de prodiges se produisent chaque jour dans le monde sans que la science n’y comprenne quelque chose.

Un jour, j’ai fait la connaissance d’un homme qui prétendait savoir voler. Et vous savez quoi ? Il l’a vraiment fait. Il a sauté de sa fenêtre, et l’espace d’un instant, il a volé. Il a souri.

Puis il s’est écrasé au sol. Heureux.

Cet homme a gravé profondément certaines croyances en moi. Ou plutôt, il a supprimé tout ce qui m’avait été inculqué. Car dans ce monde, nous avons le pouvoir de tout réussir, même si nous ne croyons en rien.

Vous voulez être heureux ? Soyez-le, voyez le bon côté de chaque chose. Vous voulez de l’argent ? Si c’est vraiment votre souhait le plus cher, vous êtes capable de tout mettre en œuvre pour le réaliser.

Moi, je parle aux champs, et ils me répondent. Je sais que j’en suis capable. Peut-être que la science me considérera comme un vieux sénile et me confiera à un gérontologue. A présent, laissez-moi tranquille, s’il vous plaît. Mon champ m’appelle.

Je me suis lentement détourné et j’ai fait demi-tour, hébété.

Et si cet homme avait raison ?

 

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Dernière mise à jour de cette page le 13/06/2008

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